Essai de blog

Je est un autre

Je est un autre

Je est un autre et je viens seulement de m’en rendre compte.
J’ai compris que j’étais trans quand j’avais 15 ans (je simplifie toute la période de questionnement qui a mené au constat que : je suis une femme trans)
J’ai commencé à utiliser Alix comme prénom quand j’avais 17 ans. J’ai eu mon bac au même âge.
J’ai commencé ma transition hormonale début octobre, à 24 ans. J’ai eu mes derniers cours en tant qu’étudiante mi-décembre, soit au même âge, et j’aurais (je l’espère) mon master toujours au même âge.
Transition qui, on le sait, je le sais et je le sait, prendra du temps, mais mettons que dans un an, quand j’aurais 25 ans, j’aurai beaucoup plus le corps et l’identité extérieure qui me corresponde.
Il y a 10 ans d’écart entre ma prise de conscience d’identité et le moment où je est devenue ce que je suis.

Je suis pas la première personne trans à parler du fait qu’on a techniquement pas eu d’enfance, au sens où nos souvenirs ne sont pas dans notre identité. Ne cherchez pas une révolution ici, juste une réflexion.
J’ai, en tant qu’Alix, eu une adolescence. J’ai vécu des histoires d’ados, de jeune adulte, et l’entrée dans la vie d’adulte. Parce que quitte à vivre une transition, autant y aller franco et vivre une transition totale, de l’identité et du statut, sinon c’est trop facile lol. Mais Alix n’a pas eu d’enfance. Je en a eu une, oui. Je partage des souvenirs de moi enfant, bien sûr. Des moments drôles, des moins drôles, rien de surnaturel. Mais ce n’était pas Alix, c’était Je, ce n’était pas moi, pas totalement moi.
J’ai eu une fin d’adolescence. Tout le début, c’était pas moi. C’était tellement pas moi que je me rappelle très clairement que Je s’est énervé en 2nde contre un 6eme qui l’avait compris dans un “mesdames” parce que je était à une table avec que des meufs, alors que précisément je était très heureuse-pardon heureux d’être avec que des meufs. Mais Je s’est énervé, parce que Je est un homme.

C’est déprimant de se dire qu’on n’a pas eu d’enfance, qu’on n’a pas grandi comme on aurait aimé, comme aurait dû grandir. C’est déprimant de se dire aussi que des gens qui nous ont vu enfants ne nous verront jamais que comme ça. Je ne serais jamais autre chose que Je pour mes parents. C’est difficile pour eux, comme si pour moi c’était super facile à vivre que de me dire que je n’ai pas eu d’enfance et seulement une moitié d’adolescence.

Entre mes 15 et 17 ans, j’étais qui en fait ? Je savais pas que je n’étais pas Je, mais je n’étais pas encore Alix, donc j’étais qui ? On va dire Dessvan. Parce que c’est arrivé à ce moment là, parce que à 17 ans je voulais m’appeler Dessvan (merci à la personne qui m’a dit que c’était complètement con), j’étais et je suis Dessvan.
Mais pareil, Dessvan, c’est mon nom punk, c’est mon surnom. Il est arrivé quand j’étais en 2nde, et il s’est stylisé comme ça quand j’étais en licence. Donc, avant le punk, avant mes genre 14 ans, j’étais qui ?

Au lycée, une prof nous avait fait écrire une lettre à Rimbaud. J’avais trouvé la consigne trop simple, donc j’avais fait un poème “à la Rimbaud” en forme de lettres. Je commençais en me foutant de sa gueule comme on fait quand on a 16 ans (“Ton corps se fout de tout ton toi”), et puis je disais que je le comprenais, que je l’aimais bien et que, au fond, je m’identifiais un peu à lui. Je disais que c’est parce que c’était un punk a chien, comme je voulais être, mais au fond je sentais bien que y’avait un truc différent. Je est un autre. C’est bizarre comme phrase. Mais ça me parlait, inconsciemment.

J’ai compris seulement aujourd’hui, ce que ça voulait dire, Je est un autre. Ca veut dire que Rimbaud était transpunk.
A peu près.

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