Là il me faut un titre
Texte écrit pendant mon M1 d'arts du spectacle
Durant un cours d'écriture, il fallait rédiger un monologue théâtral sur "la mort de l'idole", qui devait parler de nous à travers l'idole. J'ai choisi Béru, comme un tout, comme un groupe, parce que c'est gràce à lui que j'ai découvert le punk. Quand j'ai commencé à lire le texte en cours, j'ai eu les larmes aux yeux au point où j'ai pas pu regarder les autres. J'aime bien le punk je crois.
(Sur scène, ambiance de bar. A une table, un mannequin de couture.
Entre Je, habits sombres et sobres, avec une veste treillis customisée et une casquette d’officier japonais. Il fait un signe en direction du bar. Je pose habille le mannequin avec, tandis qu’on peut entendre le premier couplet de Nuit Apache en fond sonore. Une fois fait, il va chercher un verre au bar, puis revient s'asseoir à la table du mannequin.)
Personne ne t'aidera dans ce monde
C'est toi qui doit te préparer
Sois fort, rapide et coureur de fond
Habile à te cacher ou à esquiver
Apprends à courir, wow, dans les montagnes
Entraîne-toi dans l'art de la poursuite
Dans l'art de la mort et de l'embuscade
Apprends à courir sur les toits de la ville
(Je boit un coup, puis renifle.)
C’était triste aujourd’hui. Normal, je suppose, mais quand même, triste. (il fixe sa boisson un moment.) Tous les keupons t’appellent Béru, et je vais pas y déroger. Tous les groupes ont des diminutifs, parce que c’est plus rapide à dire quand on en parle entre nous, mais pour toi, c’est aussi parce que c’est votre surnom à tous. Vous êtes tous un peu “Truc des Bérus”, même si vous avez fait autre chose, parfois même plus connus que les Bérus. Bérus, c’est aussi un peu ton surnom, ton nom punk, comme on en a tous un. Helno, Fanxoa, Masto, Laul, Ronces, Ortie, Freaks, Bones, Dessvan, c’est marrant à dire que ça veuille dire quelque chose ou pas, que ça ait un sens ou pas. C’est plus naturel de dire « béru » que « bérurier noir », ça prend mieux en bouche, ça sonne mieux. Bérurier Noir, c’est bon quand on est un bébé punk qui découvre la scène ou quand on veut faire sérieux. Entre nous, dans la boue et les bars, on dit Béru, et tout le monde comprend. C’est aussi pour ça qu’on va même pas penser à se vouvoyer, on vouvoie pas un autre punk, c’est pas poli. Ça vieillit, ça éloigne, et même si on s’est jamais vus et que une fois le concert fini on se reverra plus jamais, on est pareils, on est de la même de la tribu : on se tutoie.
Ça fait des jours qu’on parle de toi partout du coup, et qu’on revoit partout les mêmes trucs. (D’un ton journalistique/bourgeois :) Tu es une troupe, tantôt décrit comme le premier groupe punk français, tantôt comme le pilier du rock alternatif. (Normalement:) Alternatif, les gens aiment bien ce mot. Dans ta bouche, dans le début des années 80, « alternatif », ça avait un sens politique, c’était construire autre chose à côté de la société actuelle, prendre des squats, créer et diffuser en-dehors des circuits traditionnels et institutionnels. Aujourd’hui, les gens qui te disent « alternatif », ils veulent surtout faire rebelle et disruptif. Disruptif, c’est la version bourgeoise actuelle de alternatif. « Alternatif », comme pour pudiquement cacher ce tu es vraiment, punk. Parce que punk, c’est sale, c’est crasseux, alternatif ça fait plus propre, et c’est plus compréhensible pour les gens qu’un groupe « alternatif » soit autant une inspiration pour toute la scène rock actuelle qu’un vulgaire groupe punk. Peut-être aussi que le fait que ton chanteur soit maintenant chercheur au CNRS fait qu’il faut te présenter comme quelque chose de plus propre que ce que tu es. Comme si Bégaudeau et Despentes, chacun de leur côté n’avait pas été récompensé tout en étant issu de cette même scène punk.
Mais nous, on n’est pas dupe, t’es punk. T’es notre grand frère punk, celui qui nous a filé les premières K7 pour qu’on découvre la « vraie » musique. Celui qui nous a appris à vivre ce paradoxe interne de rage et de joie constante, de stupidité et d’intelligence militante, du collectif et de l’indépendance.
Tu n'as pas d'amis, pas même ta sœur
Pas même ton frère, ton père ou ta mère
Ton plus grand ennemi, c'est la peur
La vie est combat contre toi-même
Ce sont tes jambes qui sont tes amies
C'est ton cerveau qui est ton ami
Ce sont tes yeux qui sont tes amis
Ce sont tes mains qui le sont aussi
J’ai failli jamais te rencontrer. Comme d’autres punks en fait, souvent c’est par hasard qu’on le découvre et qu’on le devient, ou alors si c’est pas comme ça, c’est parce qu’on a grandi dedans. Moi j’avoue, c’est un peu un mélange des deux. J’ai grandi avec une éducation musicale électrique. Mes parents, deux motards qui ont grandi dans les années 80 et 90, sont de fidèles représentants de leur culture musicale : AC/DC, Trust, Renaud, Johnny Hallyday, Noir Désir, Dire Straits, et tant d’autres que j’oublie sûrement. Ma culture musicale a donc été construite sur, pour la partie anglaise, des mélodies construites, agréables et efficaces, doublé de guitaristes de talent, et pour la partie française, des mélodies tout aussi travaillées, mais un certain goût pour la poésie et un chant engagé (bien que papa ne doive pas tout comprendre à ce qu’il entend). En soirée, je pouvais dormir à côté d’une enceinte qui diffusait du AC/DC à pleine puissance, sans être plus dérangée que cela. Un jour, en m’amenant au collège, mon père, avec sa clé USB dans la voiture qui allait de Sardou à System of a down, m’a dit « tiens, écoute ça je l’ai retrouvé en téléchargeant des musiques ». Je regarde le titre, « L’empereur Tomato-Ketchup », des « Béruriers Noirs », jamais entendu parlé. Un roulement de tambour comme au cirque, un monsieur loyal qui annonce un pays où les enfants « sont rois et font la loi », et que la révolte commence. La chanson arrive, et je ne comprends rien des paroles pendant les quatre minutes qui suivent. Je capte quelques bribes, quelques mots à gauche à droite, mais sans plus. Je n’entends qu’une chose : la boîte à rythmes en fond. Poum Tchack, poum tchak tchak, poum poum tchack tchak. Je n’ai pas compris que ce n’était pas une batterie, mais j’adorais son son, sa répétitivité. Et puis, il y avait ce refrain qui m’entraînait, « pa la pa pa la la, pa pa la la... ». Il y avait une énergie nouvelle qui se dégageait de la chanson, quelque chose que je n’avais jamais entendu, je ressentais toute la joie du groupe, tout son bonheur, ça m’influençait énormément.
Le soir, dans la même idée de me faire découvrir un son de sa jeunesse, quand je demande de ré-écouter la chanson du matin, il me propose plutôt une autre du même groupe : « Salut à toi ».
La boite a rythme commence, la guitare suit. Elles ne varient pas de toute la chanson, juste rejointes par un saxophone. Et le texte arrive. Salut à toi ô mon frère, salut à toi peuple khmer, salut à toi l’algérien, salut à toi le tunisien,… La chanson me semble durer une éternité tellement il n’y a « que ça », que « salut à toi » pendant quasi cinq minutes. Je rigole de cette simplicité avec mon père, qui me dit « ah bah oui, c’est des punks ». Je suis en réalité fascinée par ce simple fait : si ce groupe a fait ça, c’est qu’on a le droit, ou au moins c’est qu’on peut faire ça. On peut répéter une phrase pendant toute une chanson, avec la même mélodie entêtante, et ça fonctionne. La semaine qui suit, je cherche qui est ce groupe, j’essaye d’écouter d’autres chansons.
Le lundi qui suit, j’ai tous leurs albums sur mon téléphone, et je les écoute en boucle en prenant le bus.
Le lundi d’après, je connais toutes les chansons par cœur. Je n’écoute plus que ça, et je découvre d’autres groupes cités dans les commentaires des musiques des Bérus. Bérus, c’est marrant comme mot.
Six mois plus tard, mon père m’offre une paire de Docs Martens.
Six mois encore plus tard, je me fais une crête iroquoise. Il n’aime pas, il me préférait avant. Que serais-je devenue s' il avait mis Sardou plutôt que les Bérus.
Il te faudra de la sueur et des larmes
Et parfois même tu ne sais plus pourquoi
Mais c'est ça la voie de la liberté
La nature est là, tu peux la saluer
Danse, danse, danse avec nous
Danse, danse, la danse des Sioux
Danse le Pogo de la revanche
La nuit apache pour la fête et la danse
Quand on est un bb punk, on a tendance à aller voir des « vrais » punks, pour pleurer qu’on ne sait pas comment faire un truc, pour demander où on peut acheter tel pantalon, quelle guitare achetée, comment tu as eu ce t-shirt etc., et à chaque fois, on a la même réponse : « débrouille-toi, fais-le toi même ». Toi et moi, bon, on est d’accord, c’est mérité comme réponse, si on veut un truc, faut le faire nous-mêmes, pour nous c’est logique. Mais pour le bb punk en face de nous, c’est pas aussi instinctif. « Je lui demande un truc pour un être un truepunk™ , et il me répond de me démerder, c’est quoi ce punk de merde ouin ouin » il pense. Mais à un moment, il comprendra que ce qu’on voulait lui expliquer, c’est que, outre que un « truepunk™ » ça n’existe pas, pour être punk, il faut faire soi-même, se débrouiller de ses dix doigts voir de ses pieds pour créer un truc. Ta guitare, je parie que tu sais même pas quelle marque c’est parce que tu l’as juste chouré à l’arrière d’un camion, je me trompe ? Ton t-shirt, tu l’as acheté nulle part, parce que t’as récupéré un truc qui traînait par terre et tu la peins et recousu. C’est ça, le DIY. Bon moi j’aime pas trop dire « DIY » parce que de nos jours ça a été récupéré par des influenceurs et « DIY » en soi c’est à la mode parce que c’est plus simple de croire que c’est à la mode d’être pauvre plutôt que d’expliquer pourquoi personne ne devrait être pauvre mais ça c’est un autre sujet. Moi, je préfère dire que je fais moi-même, avec mes mains. On m’a appris à coudre pendant un festival, et depuis, j’ai cousu mon treillis, j’ai rapiécé mon sac et des tshirts, on m’a appris à peindre, j’ai peints des t-shirts, des cartons, des pochoirs, je fais moi-même. Quand j’étais un bb punk, je chouinais pour avoir ce magnifique pantalon tartan (trop cher et trop long quand on fait 1m60, les punks sont des géants), alors que maintenant mes parents chouinent pour m’acheter de nouveaux habits, mais pas besoin : je peux recoudre et rapiécer ! Je fais tellement dans le « faire moi-même » que j’ai choisi moi-même mon prénom, deux fois. Comme toi, comme plein d’autres punks d’ailleurs, parce que c’est plus drôle de s’appeler bizarrement que genre, François ou Thomas. Faire soi-même, c’est aussi faire sa propre musique, son propre label, son propre fanzine, tout soi-même. C’est moche, c’est nul, mais c’est fait-maison.
Allez, allez, les Mohicans de Paris (allez, allez)
Allez, allez, les samouraïs de la nuit! (allez, allez)
Allez, allez, les hooligans martiens (allez, allez)
Allez, les Indiens métropolitains (allez, allez)
Allez, allez, les Apaches de Tokyo (allez, allez)
Allez, les Red Skins, les Keupons, les Totos (allez, allez)
Allez, allez, les tribus du Viêtnam (allez, allez)
Allez, les Iroquois du macadam (allez, allez)
Tu t’es déjà demandé ce que t’aurais fait si y’avait pas eu le punk ? Bon, oui toi du coup t’existerai pas, mais même, t’as compris ma question. Moi, je pense que je serai plus là. J’aurais pas tenu le coup, pas tenu la vie. J’étais peut-être qu’un ado, mais la vie, la vie c’était déjà dur. (Il regarde sa boisson sans rien dire pendant un moment, comme si il ne savait pas par où commencer) Au fond, c’est pas tant le harcèlement qui faisait mal, mais surtout de sentir qu’on est pas soi-même. Quand je me regardais dans le miroir, je me voyais pas moi, je voyais, un truc de chair qui était supposé être moi. J’pense que tu vois ce que je veux dire comme sensation, t’as décrit la même parfois. Et puis, je t’ai découvert, et j’ai rencontré le punk. Ca a été, une renaissance, une illumination. Je pouvais être tout ce que je voulais, mais surtout, je pouvais devenir qui j’étais. J’avais plus besoin de chercher à ressembler au mec populaire, plus besoin d’essayer de plaire aux débiles autour de moi, non je pouvais juste, être moi. Moi, avec toutes mes bizarreries, moi avec toutes mes envies, moi avec mes troubles psys, moi avec mon absence d’attirance sexuelle, moi avec mon genre que je commençais à comprendre. Tu sais que ma crête iroquoise je l’ai eu en faisant pitié à ma mère ? Un jour, sur un coup de tête, en m’habillant le matin, j’ai pris un pot de gel qui passait, et j’en ai foutu dans mes cheveux. Je les ai juste levés autant que je pouvais. C’était immonde, je le sais, parce que tout le monde me l’a dit, même mes meilleurs amis. On visitait un lycée ce jour là et tous les grands lycéens me regardaient comme une bête de foire, mes potes voulaient pas traîner avec moi, y’avait qu’un seul mec qui a bien voulu me parler avec cette coupe, et franchement je me dis que je l’ai pas assez remercié. Mais même, même avec tout ça, j’en avais rien à faire. Regardez-moi si vous voulez, ouais je suis moche, ouais je suis mal sapé, ouais je ressemble à un bouffon mais j’en ai rien à foutre. J’arrive jamais à résumer simplement c’est quoi le punk, je me perds toujours dans mes explications, mais je pense que “rien à foutre”, ça résume plutôt bien. Je suis moche ? Rien à foutre. Mon pantalon est mal découpé ? Rien à foutre. Tu m’aimes pas ? Rien à foutre. Je te déçois ? Rien à foutre. Je dois bosser ? Rien à foutre. Je dois respecter l’autorité ? Rien à foutre. Rien. A. Foutre. Rien à péter. Le punk, ça m’a appris à m’en foutre de tout. Me foutre de tout, et en même temps ça m’a appris la lutte et la politique. Ca m’a appris qu’on tous égaux, qu’on est tous pareil, et qu’il faut lutter pour garder cette égalité à tout prix. Que on est tous libres de faire ce qu’on veut, tant qu’on va pas faire chier des gens qui ont rien demandé. Qu’on est tous frères et soeurs, qu’on est tous membres d’une même tribu. C’est le punk qui devrait avoir “Liberté, Egalité, Fraternité” en devise, pas la France. C’est bizarre à dire comme ça mais, je suis contente, parce que tu m’as appris que y’a encore des nazis de nos jours. Des vrais, avec des tatouages de croix gammées, des yeux en moins, la haine aux lèvres et tout. Je suis contente, parce que au moins j’ai pas été surprise de les entendre à la télé. Tu m’as aussi donné le courage de les emmerder, que j’étais pas toute seule à les haïr. (Je s’apprête à dire quelque chose, mais se retient et secoue la tête) J’ai trop à te dire en fait. Parce que, le punk c’est tout pour moi, et t’étais le punk pour moi. L’archétype, le modèle de base, celui de qui tout est parti, alors qu’en vrai, pas du tout je le sais mais, mais je sais pas. T’étais ça pour moi. (Je retient un sanglot)
C’était triste aujourd’hui. Un peu sérieux aussi, ça faisait bizarre. J’veux dire, tu nous avais habitué à parler de ça en rigolant, et même on dédramatise ça, on sait que ça fait partie de la vie, et que c’est ce qui fait qu’il faut en profiter à fond avant de partir, mais quand même. C’est moins fun quand ça arrive. Quand ton pote bourré gerbe, tu rigoles, quand la gerbe vire rouge, tu rigoles moins, quand le pote vire blanc, tu rigoles plus du tout. Quand on se faisait "La Mort au choix", c’était marrant parce qu’on listait toutes les manières que la police peut nous buter, ça décompresse le fait qu’elle puisse nous buter.
On l’a chanté aujourd’hui. Evidemment. Dans le cimetière, parce que quitte à être glauques cyniques, autant en faire profiter tout le monde. Je sais pas qui a commencé, mais on a entendu l’air, et, bon bah, on est des clébards quoi, on entend le signal nous on répond, alors on a continué, de plus en plus fort. On s’est retenus de danser, surtout parce que la plupart avait déjà pas la force de tenir debout, alors se pousser…
Il pleuvait aujourd’hui. Au moins c’était dans le mood. J’aimais toutes tes chansons, mais La Pluie a toujours été à part pour moi, elle me touche, je sais pas pourquoi. J’aime bien l’eau, ça doit être ça. Ou alors c’est mon côté païen qui remonte, l’ode à la nature, le contact avec elle, la pluie qui tombe sur mon corps, les gouttes qui se mêlent aux larmes, un peu sa façon de se mêler au drame collectif. Comme si, même elle avait été choquée de te voir partir comme ça. C’est vrai que c’est pas une fin, ou alors si, mais que la tienne. On est cons, mais alors continuer à provoquer les flics quand on sait qu’on les a eux et la DGSI au cul, c’est plus que con, c’est… bah c’est punk. Ouais. J’pense que t’as eu une mort punk, plus que ceux mort d’une overdose. Overdose, c’est “rock’n’roll”, les cornes du diable et tout ça. Là, c’est punk.
La pluie lave tout
Même les infortunes
La pluie nettoie tout
Les amours déçus
Elle tombe en rideau
A la fin de l'été
Sur les cœurs les plus chauds
Pour les consoler
La pluie lave tout
Même les histoires tristes
Les drames les plus fous
Rien ne lui résiste
Elle tombe en rideau
Sur les champs assoiffés
Elle inonde les radeaux
Des amants crucifiés
[...]
Il pleut comme il pleure
Sur la ville et les gens
Les ruelles se gonflent
Et deviennent torrents
Il pleut et on meurt
Sur la terre gorgée d'eau
Le tonnerre qui ronfle
Devient rire dément
FIN
Dessvan.