Textes et essais

Essai - Punk et religion

L'esprit Punk et la religion

J'ai commencé à travailler sur une recherche sur l'esprit Punk, bien avant le mouvement en lui-même. Peut-être que je posterai des updates ici, mais en tout cas, voilà un premier texte que j'avais écrit sur le rapport entre les punks et la religion, et pourquoi ce n'est pas forcément le rapport auquel on pense usuellement — Alix Dessvan

Soyons nets. Les punks n’aiment pas la religion, et ce depuis le départ. Rotten ne s’en cache pas : il a développé sa contestation et son refus de l’autorité dans une école privée religieuse. Il n’aimait pas les curés, ou plus précisément, il n’aimait pas qu’on lui donne des ordres. Et c’est là où il faut creuser la distinction : ce n’est pas la religion que les punks n’aiment, c’est, encore et toujours, l’autorité et la hiérarchie.

“Ils vont main dans la main car leur but est commun, ils veulent mettre de l’ordre dans nos cités dans nos pensées. Ils sont curés, soldats, flics ou gendarmes”Vocations, René Binamé
Ce n’est pas vraiment la religion en soi que les punks critiquent, sauf si la critique est athéiste, mais ce cas là est, en vérité, assez rare. Car le plus souvent, c’est l’Eglise que l’on critique, ou de manière générale, l'institution et ses représentants, les curés ici. Ce qu’on critique, c’est donc le pouvoir centralisé que représente l’Eglise le pape et ses curés et qu’ils imposent aux gens qui aimeraient pouvoir vivre libre de cette main mise autoritaire traditionaliste réactionnaire et liberticide. Ce qu’ils critiquent, c’est d’imposer des règles à toute une communauté, sans autre justification que “c’est comme ça qu’il faut faire” ou “réfléchir c’est désobéir et direction l’Enfer”. C’est pour ça que les punks vont s’y opposer en réflexe salutaire, l’esprit punk c’est refuser par principe, par réflexe nerveux carrément, une autorité illégitime. Le fond de la religion, le message qu’elle transmet, ce n’est pas important en vérité, parce qu’il est caché, terni, trahi par le pouvoir que l’Eglise impose. Rien n’est bon s’il est imposé.
Et c’est sans même parler des scandales sexuels et de l’image d’un curé pédophile violeur. Quelle différence entre le Tartufe de Rimbaud et le fils curé des Binamé dans La famille ? Et puisqu’on parle des Binamé, le texte présentant En mai fais ce qu’il te plaît disponible sur leur site résume bien toute l’idée du punk anti-Eglise plus que véritablement anti-religion :
Ce CD-tarte à la crème a été pondu à l'occasion de la visite en Belgique, en ce joli mois de mai 1994, du pape Jean-Paul II, personnage tristement folklorique, éminemment antipathique et nuisible, incarnation caricaturale de tant d'idées pestilentielles. Nous avons tenu à accueillir le pape à notre manière, mais nous ne sommes pas les seuls. A l'occasion de cette visite s'est créée la la Liaison pour l'Autonomie des Personnes, réunissant des associations et des individus d'horizons fort différents (féministes, libertaires, homosexuels, libres-exaministes, laïcs, chrétiens dissidents, anti-autoritaires,...), chacun ayant été amené à contester le discours du pape à des titres divers, dans le respect des convictions de chacun. — René Binamé, à propos de "En mai, fais ce qu'il te plait"

A ce titre, Jean-Paul II a sûrement été le résumé à lui seul de l’image de l’Eglise qu’avait les punks : un vieux mec machiste, homophobe, anti-avortement, et qui refuse en pleine épidémie de SIDA de recommander l’utilisation du préservatif et en lien avec ça, un anti-sexe convaincu. Jean-Paul II, nommé pape en 78, est intronisé pape dans la même période que le punk apparaît et s’étend. Les punks vont glorifier la liberté, l’autonomie, l’indépendance et le plaisir, tandis que Jean-Paul prêchera la soumission à l’Eglise, le rejet du sexe pour le plaisir et le féminisme. Aurait-on pu avoir meilleurs ennemis ?

Des ennemis depuis toujours, des ennemis par nature que sont l’Église et les Punks. L’esprit punk ne peut pas accepter l’idée d’une hiérarchisation organisée de la croyance et de la spiritualité. C’est le sortir du soi, le faire devenir extérieur, pourvoyeur de morales et de lois qu’on impose aux autres, c’est une trahison de l’idée même de la foi. On peut avoir une foi commune en quelque chose, bien sûr, mais précisément : chacun a la sienne. Imposer une foi, pire, imposer “la” foi, c’est ne pas respecter ses ouailles, c’est nier leur intelligence spirituelle, mais n’est-ce pas précisément ce que cherche l’Église ? Le discours de Jésus a été mâché par Pierre, qui en a profité pour rajouter ses propres idées, puis recracher sous le nom de christianisme par la cantine ecclésiastique à ceux qui n’avaient ni le temps ni l’envie d’explorer les abymes complexes de leurs pensées intérieures, et ce n’est nullement une critique, c’est un fait encore aujourd’hui que ce n’est pas tout le monde qui a le luxe et la chance de pouvoir se demander quel foi ils ont. Ce n’est pas une question pour le plupart des gens, c’est soit on croit, soit on ne croit pas, et si on croit alors c’est en la foi dans laquelle on a grandi. Mais c’était justement le but de l’Église : prospérer et faire connaître son message, convertir le plus grand nombre, car une fois quelqu’un de converti, il est plus facile d’avoir les futures générations. La plus grande victoire de l’Église, une victoire au goût de vengeance, c’est la conversion de Constantin Ier. L’Empire qui a crucifié Jésus et persécuté les croyants pendant près de trois siècles ploie le genou et rejoint le giron papal. L’Église qui a refait à sa sauce les paroles du Christ et persécuté les Sans Roi pendant près de trois siècles (et c’est pas fini) victorieuse face, ni plus ni moins, qu’à son reflet militaro-économique. L’Église et l’Empire, le pape et le césar, la tiare et le laurier, ils vont main dans la main car leur but est commun : ils veulent mettre de l’ordre dans les cités, dans les pensées.

— Alix Dessvan